Abdelkader SAHRAOUI
La lutte des Algériens pour leur indépendance, acquise au prix d’un million et demi de morts et de longues années de souffrance, a consacré l’Algérie au rôle privilégié d’exemple pour d’autres pays du Tiers Monde qui cherche à se dégager du joug étranger.
Source d’inspiration pour le mouvement d’émancipation des peuples coloniaux, l’Algérie d’aujourd’hui se veut aussi l’avant-garde du « front anti-impérialiste ». Porte-parole des non-alignés, l’Algérie marque de son empreinte vigoureuse le dialogue Nord-Sud et la recherche d’un Nouvel Ordre Economique International.
La crédibilité sur la scène internationale et la réussite des efforts algériens en faveur des pays en voie de développement dépendant, bien sûr, de la loyauté maintenue de l’Algérie à l’égard des motivations révolutionnaires qui sanctionnent sa légitimité. Pour pouvoir évaluer cette fidélité, il sera nécessaire de scruter les mobiles idéologiques des Algériens qui se sont engagés dans le combat de libération. C’est ce qui constitue l’objet de la présente étude.
La guerre d’indépendance peut-elle se résumer comme ayant constitué une simple révolte déclenchée dans le domaine socio-économique ou bien était-ce un mouvement porteur d’une idéologie, et laquelle ? Des années après la création du FLN, la confusion n’a pas encore été dissipée (bien au contraire) dans les innombrables compte rendus et analyses portant sur cette période, que ce soit sous la plume d’observateurs algériens, français ou autres.
Cependant, la question cruciale des fondements idéologiques exige une réponse claire si l’Algérie veut éviter les écueils internes sur lesquels les expériences révolutionnaires et les démocraties socialistes se sont achoppées ailleurs dans le monde.
Contrairement aux thèses laïques soutenues par exemple par Mostefa Lacheraf et les disciples de l’école marxiste, et qui voudraient que la nationalisme algérien soit mû essentiellement par des considérations économiques, l’auteur de ses lignes (1) veut démontrer le rôle central joué par l’islam dans la mobilisation libératrice du peuple algérien. La fonction de l’islam a été minimisé, pervertie ou tout simplement niée par des chercheurs victimes de l’ethnocentrisme colonial.
Cette dénaturation est aisée à constater mais la rectification en est moins simple. En effet, ce n’est que depuis un temps relativement court que certains anthropologues éclairés ont compris la nécessité urgente d’élaborer une épistémologie qui fasse la part des mécanismes primaires qui façonnent la pensée et le comportement humains. Certes, pour chacun de nous un cadre préconçu de référence est inévitable dans une certaine mesure. Mais l’ethnocentrisme français a été particulièrement ravageur en Algérie par son absolutisme et son arrogance culturelle.
Il suffit de considérer la véhémence des débats autour de la question de la « personnalité algérienne », dont on a finalement admis l’existence mais uniquement pour valoriser l’influence française dans sa genèse. L’incompréhension de cette personnalité algérienne fut telle que l’armée française a pu croire réellement que le nationalisme algérien n’était rien d’autre qu’une manifestation dangereuse du communisme international : cette mortification collective a provoqué chez les Algériens un nationalisme de réaction qu’il s’agit de surmonter à présent ou plutôt d’utiliser comme moyen d’accès à un supranationalisme qui trouvera sa finalité dans une dimension universaliste.
Il est temps de percer l’auréole des panégyriques et de la mystification révolutionnaire et de couper court aux slogans manichéens (du genre féodalisme versus progressisme ; impérialisme versus révolutionnaire) qui empêchent l’esprit de coller à la réalité historique. Depuis l’indépendance, les autorités algériennes se réfèrent aux épisodes et aux personnages clefs du combat pour justifier leur propre légitimité. Mais, dans l’ardeur de faire table rase après la colonisation, on a discrètement vidé l’islam (pourtant le moteur de la résistance) de son rôle dans la vie politique, le remplaçant par une doctrine d’emprunt qu’on lui prétend compatible. C’est précisément cette déviation par rapport au message politique et universaliste de l’islam tel qu’il a été proclamé par le Prophète Mohammed qu’il convient de cerner si l’on veut comprendre (et remédier à) la confusion idéologique qui menace les orientations futures de l’Algérie.
Les obstacles matériels, ne serait-ce que dans la documentation, sont considérables dans le traitement d’un thème de ce genre, d’autant plus si, comme c’est le cas de l’auteur, ancien élève de l’école coloniale française, on ne lit pas l’arabe.
Ce même manque de possibilité d’accès à l’éducation pour les musulmans dans l’Algérie française explique la paucité des témoignages écrits de la part des combattants du FLN. A ceci s’ajoute la perte ou la destruction de documents originaux de l’époque, ainsi que les réticences qu’éprouvent les participants (qu’ils se trouvent actuellement en Algérie ou à l’étranger du reste) à évoquer le passé.
En ce qui concerne les remarques sur la pratique politique de l’islam, il convient de souligner que l’auteur n’a nullement la prétention de faire œuvre de théologien. Cette réserve faite, deux sortes de problèmes confrontent le chercheur dans ce domaine. D’abord, l’Occident a systématiquement introduit depuis les Croisades des déformations dans sa vision du monde musulman. Les Orientalistes se sont plu à multiplier ces distorsions, trahissant par là leur propre esclavage à l’ethnocentrisme européen. Refusant les fausses prémisses qui entâchent généralement les travaux théoriques de ces savants, l’auteur a pensé agir prudemment en évitant toute discussion susceptible d’aboutir à un exercice stérile de polémique.
Par ailleurs, il faut avouer que les restrictions à l’interprétation (ijtihad) imposées par les docteurs musulmans de diverses écoles qui se réfèrent à l’autorité (taqlid) ont imposé un tabou et tout particulièrement dans le domaine des sciences politiques.
Ainsi, le signataire de ces lignes ne pense pas avoir fait ici une étude exhaustive mais espère toutefois avoir dégagé quelques fils conducteurs susceptibles de stimuler la créativité et l’imagination d’autres chercheurs.
(1) L’auteur a le privilège d’appartenir à la génération qui a participé au combat. Scout musulman dès 1949, membre du CRUA, co-organisateur des premières cellules du FLN en France, puis cadre politique, il s’est exilé en Suisse, puis en Allemagne fédérale. Il est membre de l’Organisation civile du FLN (OCFLN).
Abdelkader SAHRAOUI : Algerienetwork
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Abdelkader SAHRAOUI : Islam et Libération de l'Algérie









